"Il est temps de siffler la fin de la récréation." De Gaulle. Mai 68.
Clémence est institutrice depuis peu. Elle a sa propre classe. Ce sont des bambins. Des maternelles. Elle les surveille du coin de l’œil, tout en faisant le tour de la cour de récréation, avec les autres instituteurs. Ils parlent parfois de leurs problèmes personnels entre eux, mais Clémence évite toujours le sujet, étant trop occupée par son métier, par la surveillance des plus petits. Elle pense en effet que si elle se laissait aller elle aussi à ces sujets personnels, elle n’aurait plus alors de concentration à offrir aux tous petits qui demandent une réelle surveillance. Ses collègues ne semblent pas s’en offusquer. Heureusement, cela lui permet en plus de garder son intimité intacte.
Son intimité, cela la fait toujours sourire. Parce qu’elle n’a pas d’intimité à proprement parler. Elle habite encore chez ses parents, mais aujourd’hui, à vingt-quatre ans, ce n’est plus une tare.
Elle réside donc chez papa et maman, qui sont au demeurant sympathiques, mais sans être apparemment au courant qu’elle est une adulte !
Que sa mère lui fasse sa lessive, cela l’arrange, certes, mais qu’elle lui prépare ses tartines le matin, les habits pour le lendemain et que son père lui lave la voiture, lui cire les chaussures, lui propose de l’aider à lasser ses baskets, ah ça non ! Elle ne peut plus le supporter.
Elle a décidé de chercher un petit appartement, d’autant plus qu’étant fonctionnaire, elle a la sécurité de l’emploi, et ce n’est pas un vain mot de nos jours.
Clémence est tirée de sa surveillance extatique par sa collègue, Anne-Marie, celle qui s’occupe des cours élémentaires.
- Regarde ! ce ne serait pas la petite de ta voisine, là, qui pleure sur le banc…
- Oh ! Mais si ! Que se passe-t-il ? Je vais voir immédiatement.
Clémence court vers la petite fille, assise sur un banc sous le préau, qui pleure à chaudes larmes et semble saigner du nez.
- Qu’est-ce qu’il y a, mon petit ?
- Maîtresse, c est Corentin qui m’a poussée. Il…Il voulait pas que je joue avec eux à l’élastique. Mais l’élastique c’est que pour les filles, je lui ai dit alors… Et puis il m’a poussée, par-terre, pour que je ne touche plus l’élastique. Et mon nez, il a saigné tout seul.
- Viens, nous allons à l’infirmerie Léa. Nous allons raccommoder ce joli petit nez.
- Oh oui ! On fera comme pour pirouette, cacahouète… ?
- Oui, Léa, on fera comme dans la chanson qu’on a apprise lundi ! Mais ce sera une petite femme à la place !
- Dis, maîtresse, pourquoi qu’i saigne tout le temps, mon nez ?
- Parce que tes vaisseaux sont très très fragiles, Léa. Tu te rappelles ce que tes parents t’ont dit, qu’il fallait toujours avoir un mouchoir dans ta poche… ?
- Oui ! Regarde, aujourd’hui il est avec des fleurs et des poupées.
- Et bien, ce mouchoir très beau, c’est pour être prête dès que ton nez saigne, Léa.
- Oui, maîtresse.
Clémence laisse Léa avec l’infirmière, qui connaît bien maintenant la petite fille au mouchoir.
La jeune maîtresse Clémence regarde sa montre. Il est dix heures trente, il est temps de siffler la fin de la récréation. Elle court rejoindre la grande cour, ses collègues et ses élèves.
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A vos Plumes!