Je suis seule, seulette, seulement. Peu importe la terminaison, la situation ne change pas.
Alors j’ai décidé d’accepter la proposition de cette personne douteuse. Oui, à moi, on m’a proposé d’avoir un truc en plus, de posséder quelque chose que les autres n’ont pas, de sortir du lot, de me démarquer. Ouf, je n’en pouvais plus.
Donc, j’ai accepté. Je ne le regrette pas, enfin pas encore. Mais peut-être que je n’aurai plus jamais de regrets, si ça marche…
Mettons en pratique ce fameux don. Il paraît que ça fonctionne dès la première utilisation. Et que c’est garanti sans danger. Enfin, bon, je vais plutôt le tester sur une partie peu importante. On sait jamais, si ça rate.
Que voudrais-je changer ? les cheveux, oui, cette masse inerte et terne. Non, non, mes mains, en faire de jolies mains fuselées, des doigts de fée, oui. Ou plutôt s’attaquer à ces jambes informes, qui ne me permettent même pas de participer à des castings. Franchement, qui voudrait d’une vie sans paillettes ? Ah, je sais, je vais commencer par changer mes yeux. Autant les faire bleus, puisque j’ai les cheveux marrons. Ce serait un contraste intéressant, pour ne pas dire joli. Ensuite, je pourrais mettre un peu d’éclat et de douceur dans ces cheveux fous, qui se cabrent sous la brosse, pour se remettre automatiquement en place une seconde après. Je suis sûre qu’ils font exprès, ils font semblant d’être dociles. Ils seraient fourbes que ça ne m’étonnerait pas ; je les enlève donc et les remplace par une immense et resplendissante chevelure couleur des blés, comme dans les magazines en vogue.
Bon, et le reste, je verrai au fur et à mesure, car j’ai beaucoup de travail en perspective. Je préfère attendre de voir le résultat des cheveux, non des yeux. Euh, peut-être les ongles alors en premier. Comme ça, si ça ne fonctionne pas comme je l’aurais souhaité, je colle des faux ongles et hop, tout est effacé.
Bien, en avant. Je prend profondément ma respiration, comme si j’allais chercher des cailloux au fond de mon gosier, comme si j’étais un oisillon apeuré qui a besoin de beaucoup de courage pour actionner ses petites ailes. En avant ? allez.
Il faut que je me concentre et prononce les formules à voix basse, c’est explicitement indiqué dans le manuel de sortilèges. Je veux de jolis ongles pas dépareillés du tout, rosés, sans la moindre écaille, avec la plus grande brillance. Ouiii, je désire ces ongles du plus profond de ma conscience, je ne peux plus vivre sans, j’en ai réellement besoin.
Je ferme les yeux, et frémis d’avance de plaisir à l’idée de voir le résultat. Je n’ose plus ouvrir les yeux. Et si jamais j’avais transformé mes mains, pas si mal que ça au départ en fait, en grosses griffes, telles les canines du miacis. Oh non, je ne peux pas rester ainsi, les yeux clos.
Il faut que je téléphone à mon amie, elle va venir, m’aider. Heureusement que mon portable est autour de mon cou, je reste sur place, immobile, pas un pas. J’arrive très facilement à attraper mon téléphone, mes mains doivent être à peu près normales alors. Il faut que je calme ma peur. Que j’enraye mon angoisse. Rien que de penser au mot peur, cette dernière redouble d’énergie. Je suis dévorée par l’angoisse de ce que je vais découvrir en ouvrant les yeux.
Et si j’essayais d’en ouvrir seulement un, un tout petit peu ? juste quelques secondes…
La peur, l’angoisse, la crainte, l’anxiété, voici mes compagnes. Elles ont boulotté la moitié de ma vie déjà. Il faut que je prenne le dessus, que je maîtrise ces riens du tout, ces traînées.
Ça y est ! j’ai ouvert l’œil droit. Pas complètement, certes, mais ce n’est pas ce qui compte. Je fixe le plafond. De crainte de croiser mes ongles. Ne pas bouger l’œil, même si une poussière s’y déposait.
Je referme mon œil. J’avale difficilement ma salive, et manque de m’étrangler. Je crachote, reprends mon souffle. On dirait une phtisique. De quoi ai-je l’air ? probablement d’une folle. Mais d’une folle qui a peur, ça change tout. Je ne suis pas folle tout court, pas folle déjantée sortie des rails, pas folle à lier. Soumise. Voilà, ma vie est résumée à ce mot. J’appréhende tout.
J’ai trouvé une solution. Je vais réciter le sortilège libérant des forces du Mal. Oui, car la peur étant mon mal, elle sera ainsi terrassée. Je serai libérée, désenvoûtée, prête à m’envoler vers d’autres cieux. Bon, en fait, le ciel étant un peu trop haut, soyons réalistes. Je prends juste une autre vie.
Ultime effort de concentration, faire appel à ma chère mémoire ( la flatter ne peut que porter bonheur). J’entends des bruits bizarres, mais je ne vois toujours rien, les yeux complètement clos. Les bruits sont de plus en plus forts. Ils sont étonnants. Presque divertissants. Je suis curieuse de voir ce qui se cache derrière ce tintamarre.
Oh, c’est un spectacle magnifique. Je suis sur un podium, à un défilé. Hi hi, je n’avais même pas reconnu le bruits des appareils-photos. Vite, je me pousse, car je vais gêner tout le monde.
Applaudissements. Je fais de même. Les gens se lèvent et rient. Je ris aux éclats, car c’est une ambiance chaleureuse et un rire communicatif. Je m’avance vers cette jeune femme qui porte la robe de mariée afin de la féliciter, car elle a un port altier. Elle a de la classe.
Que se passe-t-il ? Elle ne me voit pas. Elle ne prend pas cette main manucurée que je lui tends. Tiens, au fait, ma main, je peux la regarder maintenant. Sans peur.
Stupéfaction. Plus de mots pour décrire cette abomination. Je ne vois plus mon corps. Je ne me vois plus. Où suis-je ? Mes chers défauts, revenez. Immédiatement. J’ai besoin de ce corps, si imparfait soit-il !
Je me sens faible. Je n’ai plus la force de partir à la recherche de ce que j’ai perdu. Si j’avais une once de main, je ne pourrais même plus la soulever. Pire qu’une phtisique, oui !
Et ces pilules miracles qu’il fallait avaler en disant chaque incantation…Il s’est bien moqué de moi, cet homme louche. Dis-leur, dis-leur, voilà ce que tout le monde dit en parlant de lui. Mais dire quoi, bordel ? Je n’ai plus de langue, plus de bouche, plus de peur, oui, mais plus de vie en moi. Plus que cette âme, qui est en train de foutre le camp d’ailleurs !
Annihilé, mon corps ; disparus mes défauts ; partie, ma vie.
A vos Plumes!