Les mouettes naissent des mouchoirs que l’on agite au départ du bateau.Ramon Gomez de la Serna.
Alexandra le voit, de loin. Donc pas très bien. Mais qu’importe ! Elle le voit, c’est déjà ça…
Elle est juchée sur un banc de pierres plus dures que l’éternité, agitant ses yeux de droite et de gauche, à la recherche d’un élément qui indiquerait que le bateau ne s’éloignerait plus, reviendrait vers le bord. Ce bateau, qu’elle a tant vu dans ses songes, et qui repart déjà, a à son bord son aimé. Il repart en mission. Elle attendra, bien sûr.
Mais pour l’heure, elle agite encore frénétiquement son bras droit, au bout duquel se trouve greffé par on ne sait quel phénomène un mouchoir, toujours le même.
Ce mouchoir est celui de sa mère. Celui des grands départs. Ici, c’est de mère en fille qu’on est femme de marin. Alors, le mouchoir, il est d’office mis dans le trousseau.
Alexandra sait qu’elle va encore devoir compter inlassablement les jours, dessiner des croix sur le mur, douce façon de faire avancer un bateau plus vite, d’éloigner les vagues irrémédiablement gigantesques.
Raconter aux enfants, chaque soir au bord du lit, l’itinéraire du papa. Aujourd’hui, il sera encore parmi des territoires connus de son épouse… Ensuite, advienne que pourra et l’imagination reprendra le dessus !
Depuis sa naissance, Alexandra vit cela. En tant qu’enfant attendant le retour du papa d’abord, puis en tant que fiancée épiant le jour qui se lève pour croiser deux traits sur le calendrier, et finalement en tant que femme et mère, abandonnée à la maison froide faite de pierres et étouffant sous les bégonias de la belle-mère…
La maison n’est pas vide, loin s’en faut ! En prenant mari, Alexandra a automatiquement reçu belle-maman dans le séjour. Et dans la chambre d’amis, lesquels ne viendront de toute façon jamais puisque belle-maman a établi sa résidence ad vitam aeternam dans cette demeure de pierres. Parfois, Alexandra se surprend à rêver une autre demeure de pierres pour sa belle-mère, aussi envahissante que le lierre, aussi étouffante que la ciguë.
Son mari ne lui pardonnerait pas un geste aussi désinvolte que l’empoisonnement de sa propre mère, et pourtant… Elle y pense de plus en plus.
Elle pense aussi à ces mouchoirs blancs qu’elle agite régulièrement en bord de port, quand son mari repart vers cette amante qu’il a choisie petit enfant, la Mer. Elle voit ces mouettes, toujours, en bord de sa vie. Et elle n’est pas loin d’en conclure que les mouettes naissent des mouchoirs que l’on agite au départ du bateau.
A vos Plumes!