Le réveil se fit brutal, comme à l’accoutumée. Passer d’un état léthargique à tonique en trois minutes n’est pas à la
portée de tout le monde. Passage obligé par la salle de bains, motivé par la froideur de la douche écossaise, censée réveiller tout à fait cet engourdi de corps, mais vite relayée par la chaude
et bienfaisante douche brûlante. Et l’esprit ? Réanimé dès la première seconde par l’odeur si réelle des morceaux de pain qui grillent doucement à la cuisine. Tonifié à l’avance par le bruit
si caractéristique, et pourtant détestable, du presse-agrumes, corollaire du jus de fruits si succulent. Vivifié par le doux arôme des peaux d’oranges se réchauffant sur le poêle, s’insinuant
dans la maison, donnant un avant-goût de Noël. Le petit-déjeuner vitaminé et enrobé de bonnes senteurs est servi, juste quand je sors de la salle de bains.
Après m’être ainsi requinquée, je peux suivre les ordres, grimper dans la voiture, admirer les paysages verts,
entremêlés de roches de granit, avancer vers ce travail inouï.
Je suis « petit commis » dans une saboterie, lovée au cœur des
Vosges, au fond d’un écrin d’émeraudes scintillantes.
Lorsque nous approchons du terme du trajet, j’observe à loisir les faons, biches et autres cerfs commencer aussi leur
journée. On dirait vraiment qu’ils sont en liberté, tant ils ont de l’espace. Un petit signe de la main, je vous reverrai dans la journée, sinon dans la semaine mes amis.
Nous arrivons. La voiture arrêtée, je descends, cours derrière mon père, qui manipule avec force la lourde porte de
chêne, de facture simple, mais robuste. Nous entrons, après que mon père a appuyé sur le commutateur, distillant ainsi une lumière criante de blancheur, réfléchissant la couleur crème des
murs.
Mes yeux cillent, clignent, emmagasinent d’abord des bribes d’images, puis les transmettent à mon cerveau.
Je regarde une à une les machines. Elles sont toutes là, prêtes à débuter leur journée de labeur. Certaines réclament
leur graisse matinale, afin de ne pas crisser. Elles parfument durablement l’endroit où elles se tiennent au garde-à-vous.
Je peux enfin aller au bout de l’atelier, mon refuge. La cuisine, protégée d’une plaque « privé » adossée à sa
porte. J’entends mon père ouvrir le poêle, remuer les cendres, éparpiller un peu de fumée vers les plafonds de son atelier. Les particules grises m’assèchent la gorge, sentant le sec et le fumé,
mais me ramènent à la réalité : nous sommes ici pour travailler, et moi pour décorer, peindre, animer les sabots.
A vos Plumes!