Petit quatre.
Accoudée au rebord de ma fenêtre, je médite une cruelle vengeance. J’ai été humiliée, il me faut laver mon honneur.
J’ai perdu le premier jeu, mais n’abandonne pas pour autant le match. Sache, Pluie, infâme ennemie, que je serai toujours là. Que ton affaire n’est pas loin d’être réglée.
En réalité, je pourrais faire croire que cela faisait partie du plan, d’être attaquée par la pluie, d’essuyer une véritable rafale de balles liquides et de me sauver en courant. Enfin, quand je dis « essuyer », il ne faut y voir que l’utilisation d’un mot vide de sens, car je suis belle et bien trempée !
Mais le faire donc croire à qui ? A ma conscience ? Elle connaît l’histoire !
Alors, à qui ? A la postérité ? Il sera bien assez temps de modifier le cours de l’histoire et de faire des résumés à mon avantage…
Et peut-être que je pourrais remettre à plus tard cette guérilla sans merci, et comme cela, je ferais montre de générosité à l’égard de ma pauvre ennemie. Ah ! oui. C’est une idée formidable !
Pluie, et Temps aussi, tant que j’y suis, je vous laisse généreusement continuer votre rôle. Mais pas éternellement, attention… Lorsque je m’ennuierai, je reviendrai chasser mes vieux démons.
Pour l’heure, je me consacre à d’autres choses bien plus importantes. Allez !
Musique à tue-tête. Mains en l’air. Je suis pleine de vie.
Je m’amuse.
La musique ralentit, les notes se dispersent dans la pièce. Mais mes mains restent agiles, à froisser l’air encombré par la fumée des bougies qui s’éteignent à cause du vent.
La fenêtre est ouverte. Que penseraient les voisins s’ils me voyaient ? D’ailleurs, ils me regardent peut-être…
Je dois cependant avouer que je m’en moque totalement. Au pire, cela m’amuserait. Qu’ils passent leur misérable vie sans joie à mater les autres. Ces autres, dont la vie semble si pleine d’entrain. Ma vie.
Certaines, à ma place, diraient qu’elles sont sur un nuage. Mais alors il leur faudrait redescendre lors de la fin de vie du nuage, car celle-ci n’est pas éternelle.
Je choisis donc d’être sur la lune, car elle ne tombe pas, elle. C’est vrai, mes aïeux l’observaient déjà.
Ah oui, mes ascendants… Parlons-en ! S’ils voyaient la vie rondement menée par leur descendance, ils seraient fiers, j’en suis certaine.
En effet, mon existence est remplie de faits extraordinaires. Euh…passons sous silence l’altercation avec la pluie, c’est une agression subie et nullement cherchée que j’ai déjà oubliée… Pas comme la rencontre de mon amoureux, par exemple.
Je ne vous en ai pas parlé ? Réparons cet oubli.
Mon amour qui n’est qu’à moi s’appelle Hector. Et ce n’est pas un pleutre. Il est fort, sympathique, accessoirement joli garçon, bref un charmant petit prince prêt à combler sa petite grenouille roturière.
Il est tel un rêve, mais a les pieds bien ancrés dans la réalité, et la tête correctement vissée sur les épaules.
Je me fais l’effet d’une petite fille fantasque parfois, lorsque je suis avec lui. Alors j’essaie de juguler ces élans qui me semblent enfantins. Je ne lui propose pas de jouer à la marelle ni à la corde à sauter, mais j’ai tendance à lui concocter des petites blagues, et à m’amuser d’un rien.
Non pas que mon chéri soit taciturne…Mais il aime le calme plus que moi, et a besoin de reposer son cher cerveau…qui nous permet de vivre aisément tout de même, raison de mon sacrifice assez minime finalement.
Je dose donc au maximum ma spontanéité et ma fraîcheur, mais cela ne me pèse pas encore.
Tout le monde me dit que je ne suis pas moi-même, et pour cause ! Mais lorsqu’on m’assène des menaces telles que « tu ne tiendras pas le coup ! », alors là, non, je m’inscris en faux. Je ne saisis pas correctement le sens de cette dernière expression, d’ailleurs. Elle est cependant très carrée et très sûre d’elle-même, alors le choix est vite fait.
C’est un peu l’apparence, oui, qui est ainsi mise en avant. L’apparence de la phrase, avant le sens. A l’image de ma vie. Mais qu’importe au final ? Est-ce que je suis encore à l’école où je subirais des interrogations ? Non, alors je m’en moque.
Tiens, le disque est fini. Je le remets au début, aucune envie de changer.
En fait, j’en profite jusqu’au bout de cette minuscule liberté. Je suis seule ce soir. Il est retenu au bureau par une réunion impromptue.
Il m’a prévenue à la dernière minute, mais avec tellement de prévenance que je ne pouvais que ronchonner pour la forme. Ce que je fis avec mollesse.
Sa carrière est importante, car je n’ai aucunement envie que mes futurs enfants aillent dans des écoles populaires. Je les ai testées avant eux, et rien de tel que le privé, haut de gamme. Comme mon amoureux a ses entrées dans quelques établissements de ce style, ce sera facile d’y obtenir une dérogation pour l’inscription de nos rejetons.
Ah ! oui, à ce propos, mon cher et tendre renâcle à appeler notre future portée autrement que par des prénoms proprets, certes, mais vieillots. Depuis plusieurs semaines, je tente d’envahir son cerveau et de le faire changer d’avis concernant les prénoms. C’est ardu. Mais j’ai toute la journée pour y penser, pour préparer le terrain.
J’avais pensé le prendre par surprise. C’est à dire lui annoncer ma grossesse, laquelle arriverait dans ce cas un peu en avance par rapport à nos prévisions, puis lui dire que je ne dormirais plus si nous ne choisissions pas les prénoms immédiatement.
Il va sans dire qu’au début d’une grossesse, ce serait un risque impensable.
Il me mangerait dans la main.
Cela changerait.
Je claque des doigts. Je bats la mesure. Je l’aime vraiment cette chanson ! La mémoire qui se perd…L’oubli de tout, même de ce qui fut fantastique, qui sait…
A vos Plumes!