Quand on est tombée sur un fagot d'épines, sait-on celle qui vous a blessée? Louise Henriette de Bourbon-Conti
Au clair de lune, Henriette se languit. Elle désire ardemment que son ami vienne. Mais il est imaginaire, alors comment faire ?
Elle n’a qu’à lui inventer une histoire, une journée où il apparaîtrait aux yeux de tous, en humain, un vrai de vrai ! Chose pensée, chose faite. Facile, tout se passe dans sa tête.
Henriette rêve beaucoup, et s’enlise parfois dans cette autre vie qu’elle se façonne allègrement.
Elle n’aime pas qu’on lui rappelle qu’elle ne fait rien de ces journées qu’elle trouve toujours si longues. Elle n’aime pas qu’on lui rappelle quoi que ce soit tout court, de toute façon.
Elle aime voguer au gré de ses humeurs sur ce fleuve imaginaire qui l’occupe tout le jour et beaucoup encore la nuit. De temps à autre, elle se dit bien qu’il faudrait qu’elle cesse ce jeu. Mais elle a tellement peur d’être déçue qu’elle ne peut s’y résoudre. En effet, Henriette pense que si elle arrête de se créer des histoires rocambolesques, romanesques et romantiques à souhait, elle dépérirait sur-le-champ puisque sa vie se retrouverait alors vide de tout. Plus un rien ne l’habiterait. Elle veut donc bien arrêter ce jeu qui ne serait inoffensif que s’il s’inscrivait dans une période très courte, mais elle n’a pas le courage de passer à une autre étape. Pas toute seule.
Ce fut donc en cette période de doutes qu’Henriette se créa une amie imaginaire. Cela changeait de son quotidien, puisque habituellement ce n’était que garçons et hommes en tous genres qui l’accompagnaient dans ses rêveries à l’eau de rose.
Justement, elle s’appelait Rose. Elle sentait bon le myosotis et la lavande, avait un accent de cigale et jouait de la harpe comme personne.
Rose était tout ce que Henriette souhaitait être. Mais Henriette faisait semblant de ne pas s’en rendre compte. Pas pour corser ce jeu dangereux, mais juste pour mettre un peu en veille sa conscience.
Rose était vraiment de bon conseil et aidait grandement Henriette, qui faisait réellement de grands progrès.
Henriette recevait régulièrement des invitations mais n’en acceptait même pas une pour cent reçues. Or, depuis l’arrivée de Rose, elle avait inversé la tendance.
Elle avait donc plutôt pris la manie d’accepter toutes les invitations. Quelles qu’elles fussent.
Un jour, elle fut donc obligée d’aller à un repas dansant qui ne l’enchantait pas, mais elle avait répondu qu’elle en serait, alors… Elle pestait évidemment contre Rose, qui la forçait à sortir.
La soirée fut longue, dansante comme annoncé sur le carton d’invitation, et dansée. Mais pas par Rose, qui était lasse, et avait une mine fanée.
En revanche, Henriette se faisait une joie de danser, invitée à chaque nouvelle danse. Elle ne s’était pas amusée comme cela depuis des lustres. Elle était tellement contente qu’elle en oublia Rose.
Henri s’avança enfin et lui demanda une danse. Elle la lui accorda et se laissa enlacer tendrement par ce tombeur. Ils passèrent la nuit ensemble.
A chaque soirée, Henriette se comportait de cette façon. Il se trouvait en effet qu’Henri était invité aussi à chaque fois. Ils passaient énormément de temps ensemble. Mais les nuits de bal seulement.
Rose dépérissait à vue d’œil mais n’en voulait paradoxalement pas à sa créatrice. Sans doute parce qu’Henriette n’était pas dotée de mauvaises intentions, et qu’elle ne pouvait imaginer le mal.
Un soir, alors qu’Henriette arrivait chez des amis, elle vit Henri, qui aurait dû être en voyage d’affaires, au bras d’une demoiselle qui faisait beaucoup plus jeune qu’elle.
Elle se demanda aussitôt si ce n’était pas un tour que lui jouait son esprit si prolifique en matière d’histoires inventées.
Mais non, c’était bien Henri, qui rougit aussitôt qu’il la vit. Il n’essaya cependant pas de rattraper sa bévue. Il laissa Henriette choir comme du linge sale.
Cette dernière partit en courant, pensant que c’était bien la dernière fois qu’elle se servait de la vie réelle pour vivre. Dorénavant, elle ne vivrait que dans un monde imaginé par elle-même. Au moins, il ne serait pas déplaisant.
Elle eut une ultime pensée pour les autres fois où elle s’était laissée aller à croire en la réalité et où elle était tombée de haut également.
Quand on est tombée sur un fagot d’épines, sait-on celle qui vous a blessée ? Etait-ce Henri qui la projetait ainsi contre sa peur de vivre ? Se traînait-elle le même problème depuis l’enfance ? Avait-elle peur de tout et tous, tout le temps ?


A vos Plumes!