La fin du monde avait sonné depuis près de 3000 ans, la fin du monde tel qu’un maître de l’univers, génial et déjanté, l’avait voulu, créé puis anéanti !
Le monde d’avant, celui que l’on apercevait encore sur des vestiges d’ouvrages d’art conçus par des artistes, architectes et maçons visionnaires, n’était plus que bribes d’images rescapées de l’apocalypse, débris de tableaux ou de sculptures conservés soigneusement dans de moelleux nuages.
Le papier, le carton n’existaient plus, puisque les forêts avaient disparu de la planète et qu’il n’y avait d’ailleurs plus grand-chose à emballer ! Le nouveau monde utilisait donc ce qu’il restait, à savoir les nuages !
Les cumulus, les nimbus étaient si denses, si opaques, si abondants, qu’il suffisait de les regarder avec l’œil 1 pour disposer à sa guise, d’un papier d’emballage ou d’un endroit pour se reposer. Les nuages dispensaient l’air, la lumière, le boire et le manger ! L’œil 1 permettait de tout obtenir d’un simple clignement ! Les nuages étaient l’essence même de la vie sur la planète, nuage de pluie, nuage de grêle, nuage d’orage, petite nuée ou purée de pois, la plus petite nébulosité avait son utilité !
En déroulant la gaze d’un nimbus qui traînait, GAA notre héros, était tombé sous le charme d’une scène bucolique d’il y a 3O siècles : une aquarelle miniature peinte sur un médaillon d’argent. Il conservait précieusement cette vision paradisiaque dans une cache au plus profond de son œil 2, la fonction visuelle de son anatomie ! Sous la ramure des arbres se tenait une femme callipyge, ses longs cheveux blonds s’échappaient d’un foulard rouge sang, elle caressait tendrement la croupe d’un cheval noir aux jarrets nerveux. GAA pouvait saisir les plus infimes détails de la peinture, une rainette s’ébattant près de la mare, un pinson posé sur une branche et même un doryphore dévorant de tendres feuilles de pommes de terre !
GAA ressortait fréquemment cette vision de la planète morte ! L’œil 2, ne l’oublions pas était également le siège de sa mémoire !
Avec l’œil 3 il pouvait sentir l’odeur de l’herbe fraîche, le parfum poivré de la savonnette qu’utilisait la femme, le fumet du crottin du cheval.
Avec l’œil 4 il entendait le vent froisser les feuilles du peuplier, hennir la bête et chanter la dame.
GAA était petit, de la taille et de la couleur d’un potiron, il était rond ce qui lui permettait de se mouvoir aisément en roulant sur lui-même. A chacun de ses déplacements une sorte de film métallique recouvrait chaque oeil afin de les protéger. GAA disposait aussi de deux petites ailes plutôt décoratives que véritablement utiles ! Ce petit être était un curieux patchwork d’humain, d’animal et de végétal, un concentré de ce que fut la vie sur la terre à une époque lointaine.
GAA enfin, était l’unique créature de l’univers, désespérément seul et définitivement immortel. Incapable de se reproduire, incapable de mourir, il pouvait en actionnant l’œil 5, (et c’était là le plus terrible dans sa situation !) oui, il pouvait penser !
La plupart du temps, il tentait de désactiver son œil 6, celui des sensations, des sentiments, de la nostalgie et des regrets, l’œil qui regardait derrière l’épaule, en direction du passé et de ce qui fut ! Le mauvais œil en somme !
GAA avait de plus en plus de mal à le maîtriser, il sentait l’humeur aqueuse de l’œil rebelle bouillir dans son orbite. Cet œil palpitant voulait son autonomie, il souhaitait fonctionner en permanence. GAA demanda aux nuages de le débarrasser de ce dérangeant n°6 mais les gros flocons paresseux avaient une autre idée !
Ils lui accordèrent la grâce des pleurs et GAA put enfin laisser couler les flots de larmes qu’il contenait depuis toujours.
Nico
A vos Plumes!