Je devais passer le week-end entier avec Charles-Edouard, mon amoureux, au château de ses parents. Dieu me pardonne, mais je ne pourrai pas y
survivre.
Ils sont éreintants d’a priori et de poncifs saugrenus sur les roturiers. Alors je préfère me perdre dans leurs parcs, à dos de cheval,
plutôt que de les entendre énoncer d’un air marmoréen les noms des ancêtres, dans l’allée aux Hallebardes.
Elle est glauque, leur allée des anciens. Sont tous morts !
Et puis lorsque la mamie me parle, il me faudrait un décodeur, parce que ses « ma mie » et « Dame ! Jeanne, vous ne
pouvez agir de la sorte ! » sont les seules phrases que j’ai comprises. Je hoche la tête. Voilà, je dois être un gros hochet vivant à ses yeux. Dès qu’elle ouvre la bouche, j’agite la
tête avec componction.
Mon amoureux m’avait prévenue que sa mère avait fait un régime qui s’était soldé par un relatif échec, mais le quintelage de ma belle-mère en
devenir est tellement mal positionné qu’on dirait qu’elle va s’écrouler parmi les bégonias de la véranda d’accueil dès qu’elle chaloupe de droite et de gauche. Une vraie galerie des glaces
cette véranda, mais avec des bégonias à la place des glaces. Pas de reflets. Aucune luminosité. On étouffe. Le contraire de Versailles en fait. Les paparazzi n’iront jamais chez ces
Pignon-sur-Rue, trop méticuleusement ruinés après l’inflation causée par l’alcoolisme du grand-père. Une vraie carence celui-là. Il manque de tout, tout le temps, à l’entendre. C’est parce
qu’il est en cure de désintoxication, mais à 95 ans, ça va le tuer.
Pour l’apéritif, la mère de mon amoureux a sorti le grille-pain en argent, et à la façon d’une soirée raclette, on s’est fait un apéritif
convivial autour d’odeurs de pain grillé. Sur les tranchettes qu’on devait récupérer en moins de trois secondes, sous peine de se voir incendier par le père, on étalait de la purée d’ail
maison. On buvait des coups de vin de groseille.
L’apéritif fini, j’ai eu chaud, alors j’ai pris l’air et la poudre d’escampette. Je suis allée aux écuries, ai pris un cheval, une vraie
bourrique d’ailleurs, puis j’ai donné de l’éperon de mes fausses santiags Tati dans les flancs de cette pauvre bête et nous prenons maintenant la direction de l’adret des Collines de
Vol-au-Vent.
Je respire !
A vos Plumes!