L'amour est un tyran qui n'épargne personne. Pierre Corneille
Je m'en moque, je regarde par la fenêtre. Je sais que les voisins le savent, mais je m'en moque. Je suis libre. Telle une tempête. Mes regards peuvent détruire, paraît-il, mais je n'en ai rien à faire, parce que mes yeux ne se posent pas sur moi. A quoi cela pourrait-il servir? A voir des parcelles de corps alourdi par les années qui ne dépassent pourtant pas encore le stade critique? A estimer les futurs dégâts? Je ne suis une tortionnaire que pour mes voisins, pas une masochiste pour deux sous.
Je porte un prénom qui était lui-même porteur des meilleurs espoirs, mais je me suis laissée enfouir dans les méandres de la vie. Laetitia. La joie. Chez autrui, mais point en ma demeure.
Pourquoi? Je ne sais et ne veux vraiment pas revenir sur l'origine du problème, craignant trop de déterrer des cadavres peu exquis.
Ma famille ne comprend pas mon but. Car il faut toujours avoir un but dans la vie, paraît-il. Alors j'en ai acquis un, moi aussi. Pour donner l'impression que je suis dans la norme, histoire de calmer les peurs de la troupe familiale. Juste histoire de...
La vie est une belle histoire, parfois. Chez eux. Car chez moi...
Je ne me plains pas, je constate. Amèrement. Je n'ai rien à moi, pas même un animal de compagnie. Alors quand je vois mes voisins qui sont forains et qui ont des centaines d'animaux, même en peluche, je défaille! Je suffoque de rage, d'envie, d'ennui, de trouille... de finir seule dans cette vie nullissime.
Je m'en moque. Moi, Laëtitia, petite joie de mes parents, de mes frères et de mes sœurs, oh oh oh reprenons tous en chœur le chant du bonheur. Tss! Je m'en moque. Je ne vois rien de tout cela dans ma vie. Pas de bonheur. Mais je ne suis pas gênée par cette absence de félicité parce que, franchement, ils ont l'air cons quand même mes voisins, béatement heureux! Bravo! Et l'intelligence? Elle est soufflée par la joie et est remplacée par du vide. Oui, du vide. Le bonheur, ce n'est qu'un trou d'air, un rien, une paille, une poussière. Que je voudrais avoir au moins une minute dans ma pauvre vie emplie de riens et de solitude.
Ah non! Je n'ai pas que du rien dans ma vie sociale et privée! J'allais presque oublier mon espionnage mesquin du voisinage. Je me console en me disant que je me rends compte que c'est mal, que donc le mal est diminué. Logique imparable, puisque.. personne ne me parle. En anglais, to talk to. Un terme est encadré par deux autres, le mot est échangé, la parole passe de l'un à l'autre. Chez moi, petite joie, le mot se heurte aux murs, au béton armé, à la fenêtre à laquelle je me colle souvent, regardant, épiant, observant, vivant à travers les autres.
Au-delà de cette fenêtre, il y a...
Il y a toute une vie, tout un tourbillon de sentiments, de ressentiments, de vérités, de mensonges, de douleurs et de joies. Des vraies joies. Pas des ersatz, pas comme moi.
Je le vois ainsi tous les jours. Déambuler dans la petite rue. Se moquer du ridicule, puisqu'il est déjà attifé comme un clown. Il est sensationnel en vérité. Et voilà pour la première. Vlan!
Il s'exerce en plein air. Si jamais des enfants se trouvent sur son chemin, il saura tout de suite s'il est drôle. Le test in vivo.
Je suis certaine qu'il ne sait même pas que je suis là, près de lui et pourtant si éloignée de sa vie. Il ne soupçonne pas mon existence. Comment le pourrait-il d'ailleurs, n'étant pas la tireuse de cartes mais le clown de la caravane?
Il est svelte, je le sais. Je le sens. Sa salopette est ample et trouée à certains endroits, alors il m'est facile de voir au travers.
Je suis une spécialiste du voir au travers.
Personne ne me voit. Ni au travers, ni rien du tout. Personne ne tente rien. Mon père n'est pas vitrier, mais il aurait dû, quand même, juste pour qu'un ou deux faits de mon étrange vie soient aisément expliqués.
Je vois mon voisin tous les jours. Sauf quand ils sont tous en déplacement. Alors là, je hais sa famille, qui me sépare de lui avant que nous ne soyons unis. Je suis tombée bêtement amoureuse de lui. L'amour est un tyran qui n'épargne personne. Même pas moi, la non-joie humaine.
A vos Plumes!